Le rapport 2025 de l’ASNR fait émerger un constat difficile à ignorer : parmi les travailleurs bénéficiant d’une surveillance dosimétrique, le radon provenant du sol concentre les niveaux d’exposition les plus préoccupants. Au-delà des seuls résultats enregistrés, ces données interrogent directement la place accordée à ce risque dans les politiques de prévention mais également les freins réglementaires malheureusement en place.
Des données limitées, mais un signal particulièrement fort
En 2025, 116 travailleurs ont fait l’objet d’une surveillance dosimétrique individuelle au titre du radon provenant du sol. Parmi eux, 72 présentent une dose supérieure à 6 mSv et 30 dépassent la valeur limite d’exposition professionnelle de 20 mSv.
Le poids du radon apparaît encore plus clairement lorsque ces chiffres sont replacés dans le bilan général. Sur les 38 dépassements recensés pour la dose efficace, 30 sont liés au radon provenant du sol. Les cinq dépassements déjà confirmés par la médecine du travail concernent également tous cette exposition.
Ces résultats doivent naturellement être interprétés avec prudence compte tenu de la taille de l’échantillon et de la non-connaissance du rapport entre les travailleurs suivis au titre du radon et le nombre total de travailleurs dont l’absence de risque a été confirmé suite à la procédure d’obligation d’évaluation du risque. Néanmoins, le constat est clair : le radon constitue de loin la première source de dépassement de la limite de dose efficace.
Un risque dont l’ampleur reste probablement sous-estimée
Ce constat devient plus préoccupant encore lorsque l’on considère l’état d’avancement de la réglementation. L’ASNR reconnaît en effet que de nombreux établissements ne sont pas encore engagés dans une démarche de conformité ou commencent seulement à appliquer les nouvelles exigences.
Les 116 travailleurs surveillés ne représentent donc vraisemblablement qu’une fraction des personnes réellement concernées. Autrement dit, les chiffres disponibles sont préoccupants alors même que le dispositif de surveillance reste peu déployé. Le rapport ne révèle donc pas seulement des expositions importantes : il laisse entrevoir un risque professionnel encore insuffisamment identifié.
Cette situation devrait logiquement conduire les autorités à faire du radon une priorité. Cela suppose de mieux informer et former les employeurs, de renforcer l’identification des lieux concernés et d’accompagner plus efficacement la mise en œuvre des mesures de prévention. Mais cette ambition se heurte aujourd’hui à une autre difficulté : la complexité du dispositif réglementaire en place pour les zones radon et la surveillance dosimétrique individuelle.
Une exigence technique qui limite le déploiement du suivi
Fait unique en Europe, depuis janvier 2025, les travailleurs suivis au titre de la surveillance dosimétrique individuelle doivent l’être par le biais d’un détecteur actif à lecture différée mesurant l’énergie alpha potentielle des descendants à vie courte du radon. Or, l’ASNR rappelle qu’un seul dispositif commercialisé par un unique organisme accrédité répond actuellement à cette exigence.
Cette technologie est pertinente dans certains environnements souterrains, notamment lorsque le facteur d’équilibre varie fortement comme dans les mines. Elle n’est cependant pas nécessairement adaptée à toutes les situations professionnelles. Son utilisation peut devenir très contraignante voir impossible aussi bien d’un point de vue technique que financier, par exemple pour des travailleurs mobiles, des interventions intermittentes ou des activités réparties sur plusieurs sites, etc… Ce qui pose la question de la pertinence du dispositif en tant que méthode exclusive au vue de la balance bénéfice risque pour les employés alors même que des méthodes et des systèmes alternatifs permettent aussi bien et plus simplement de protéger les travailleurs exposés.
À cette contrainte matérielle s’ajoute une chaîne d’interprétation complexe : transmission des résultats, conversion en dose efficace, choix du coefficient selon l’intensité de l’activité physique, validation par la médecine du travail, éventuelle correction et enregistrement dans SISERI. Le rapport montre d’ailleurs que certaines doses ont dû être recalculées parce que le coefficient initialement retenu ne correspondait pas aux conditions réelles d’exposition.
Le paradoxe est donc manifeste : au moment où les résultats démontrent la nécessité d’élargir la surveillance, les exigences techniques applicables et les compétences requises risquent d’en limiter le déploiement.
Faire du radon une priorité implique d’élargir les méthodes
La réponse ne peut dès lors pas se limiter au maintien d’un dispositif scientifiquement rigoureux, mais difficilement accessible. La fiabilité métrologique doit s’accompagner d’une capacité à surveiller davantage de travailleurs, dans des contextes professionnels variés.
Les pratiques mises en œuvre dans d’autres pays européens peuvent nourrir cette réflexion. En Suède ou en Belgique, certains protocoles permettent notamment d’évaluer l’exposition personnelle au radon à l’aide de détecteurs solides de traces nucléaires, portés pendant les périodes de travail. Ces dispositifs pourraient constituer une méthode complémentaire plus simple pour apprécier l’exposition réelle de travailleurs mobiles ou exposés de manière intermittente.
L’enjeu n’est pas de remplacer systématiquement la méthode actuellement imposée, mais de sortir d’une logique reposant sur une solution unique. Les chiffres de l’ASNR constituent un avertissement clair : le radon n’est plus un risque professionnel périphérique. Le reconnaître comme une priorité suppose désormais de diversifier les méthodes de mesure afin de rendre la surveillance à la fois fiable, accessible et réellement applicable sur le terrain sans pour autant compromettre le principal : la juste protection des travailleurs face aux rayonnements ionisants.



