Lecture synthétique du protocole d’évaluation du risque radon en Suède. Copyright © Radonova
Au-delà du seuil, le risque n’est plus théorique
Lorsque la concentration de radon dépasse durablement le niveau de référence le risque pour les travailleurs est reconnu. L’employeur doit d’abord réduire la concentration : ventilation, étanchéification, traitement des soubassements ou déplacement des postes.
Mais ces actions prennent du temps et ne suffisent pas toujours, notamment dans les ouvrages souterrains. Il faut alors répondre à une question très concrète : combien de temps un salarié peut-il travailler dans cette ambiance sans dépasser une exposition jugée acceptable ?
C’est ici que deux philosophies s’opposent. La Suède et la Belgique choisissent une limite, directement applicable. La France privilégie une évaluation dosimétrique individuelle plus précise, mais aussi beaucoup plus complexe.
Or la prévention ne se résume pas à produire le calcul scientifiquement le plus abouti. Elle doit surtout fournir une règle que l’employeur peut comprendre, appliquer et contrôler.
Suède et Belgique : protéger d’abord, affiner ensuite
La Suède et la Belgique pilotent la protection à partir d’une grandeur simple :
Exposition au radon Bq·h/m³ = Concentration en radon mesurée personnellement en (Bq/m³) X temps de présence en (heures)
Cette exposition est exprimée en Bq·h/m³. La méthode ne prétend pas reconstituer exactement la dose biologique reçue. Elle repose sur une hypothèse volontairement prudente : fixer une limite suffisamment protectrice pour couvrir les situations défavorables.
En Belgique, cette limite est de 600 kBq·h/m³ par an. Elle correspond à 300 Bq/m³ pendant 2 000 heures ou 600 Bq/m³ pendant 1 000 heures et est équivalente à une dose de 4mSv si l’on considère un facteur de conversion de dose de 3 et un facteur d’équlibre standard de 0,4.
La Suède applique la même logique, avec des limites adaptées aux différents environnements de travail. Pour certains locaux souterrains aménagés, elle retient notamment 0,72 MBq·h/m³ par an. Ce qui pose un autre débat, celui de la limite à adopter.
Néanmoins, l’avantage de cette méthode est immédiat : l’employeur connaît la concentration et le temps de présence, il maitrise le sujet car il y a déjà été confronté lors de la mesure initial du lieu de travail. Il peut donc facilement fixer une durée maximale de travail, organiser les rotations, limiter les accès et suivre le cumul annuel. La règle peut être comprise par un responsable de site, un chef d’équipe et le travailleur lui-même.
Oui, cette méthode est moins fine. La dose réelle peut varier selon les aérosols, le débit respiratoire, l’intensité physique du travail ou l’équilibre entre le radon et ses descendants. Mais cette incertitude est assumée et couverte par une hypothèse de protection haute et jugée par le législateur (selon l’état de la connaissance scientifique) comme suffisante.
Le régulateur prend en charge la complexité scientifique. L’employeur, lui, reçoit une règle utilisable. C’est exactement ce que l’on devrait attendre d’un dispositif de prévention.
France : quand la rigueur devient un obstacle
La France a choisi une autre voie. Lorsqu’une zone radon est mise en place, l’employeur doit évaluer la dose efficace prévisionnelle de chaque travailleur exposé.
Il faut convertir l’exposition en millisieverts, appliquer des coefficients dosimétriques, reconstituer les temps de présence et additionner les doses lorsque le salarié intervient dans plusieurs zones. Si la dose est susceptible de dépasser 6 mSv par an, le dispositif renforcé de radioprotection s’applique.
Scientifiquement, le raisonnement est juste. Mais sur le terrain, il transforme une question simple — « combien de temps peut-on travailler ici ? » — en une procédure difficilement accessible sans expertise spécialisée.
Cette complexité éloigne les employeurs du sujet, particulièrement dans les petites structures. Elle risque de faire du radon une affaire de spécialistes, alors que la protection dépend d’abord de décisions opérationnelles : ventiler, limiter les accès, enregistrer les heures et organiser les rotations.
La surveillance individuelle constitue une difficulté supplémentaire. Elle doit être assurée au moyen de dosimètres actifs à lecture différée, fournis et exploités par un organisme accrédité. Or, l’offre dans ce domaine est particulièrement restreinte : il n’existe, en réalité, qu’un seul fournisseur sur le marché. De plus, ces dispositifs sont coûteux et ne sont pas toujours adaptés aux lieux de travail ni aux activités professionnelles des travailleurs concernés.
Nous avons donc construit un système scientifiquement exigeant, difficile à diffuser, coûteux à déployer et largement dépendant d’une expertise et d’une offre technique au monopole assumé. Ce n’est pas un détail : une règle trop contraignante est une règle qui risque de rester inappliquée ou mal appliquée.
La prévention doit sortir des bureaux d’experts
Opposer la « précision » française au « simplisme » suédois ou belge serait une erreur. La véritable opposition se situe entre une sophistication théorique et une efficacité pratique.
Une limite exprimée en Bq·h/m³ permet de répondre immédiatement aux questions utiles : combien d’heures restent disponibles ? Faut-il organiser une rotation ? À quel moment doit-on suspendre l’accès ?
La réponse française exige d’abord un détour par la dose, les coefficients et l’expertise. La réponse suédoise ou belge permet d’agir immédiatement, tout en conservant une marge de sécurité si la limite est fixée dans cet esprit.
En santé au travail, une approximation prudente, comprise et effectivement appliquée peut protéger davantage qu’un calcul plus exact enfermé dans une procédure complexe. La meilleure règle n’est pas celle qui impressionne par sa sophistication. C’est celle qui modifie réellement les conditions de travail.
Faire simple, c’est aussi protéger
Les protocoles suédois et belge ne renoncent pas à la science. Ils placent simplement la complexité au bon endroit : chez le régulateur, qui fixe une limite prudente, plutôt que chez chaque employeur.
La France demande aux entreprises de reconstruire individuellement une dose plus précise, au prix d’un dispositif lourd et difficilement appropriable. Cette exigence donne une impression de rigueur, mais elle ne garantit pas une meilleure protection.
Il faut donc réhabiliter la simplicité. Une limite d’exposition claire, calculée à partir de la concentration et du temps de présence, protège tout aussi bien — et potentiellement mieux — parce qu’elle peut être comprise, appliquée et contrôlée partout.
La prévention du radon ne progressera pas en multipliant les calculs réservés aux spécialistes. Elle progressera lorsque chaque employeur pourra transformer une mesure en décision immédiate. Entre la perfection théorique et la protection réelle, il faut choisir la protection réelle.



